Les authentiques tribulations du Grand Khan en Chine. Etape 3. Wangfujing et les bars à putes.

Nous avons quitté Naël et Marie sur la grande muraille. Ils étaient un peu fatigués et ils voulaient régler quelques formalités pour leur voyage. Nous nous étions toutefois fixé rendez-vous pour manger ensemble au restaurant le soir même dans le quartier de Wanfujing. Il s’agit d’un quartier commerçant et animé au sud-est de la Cité Interdite, dont le guide vantait certaines qualités.

À 20h00, nous les attendions sur le quai du métro, comme nous l’avions proposé. Hélas, après un quart d’heure, nulle trace de nos amis. Les trames infatigables déversaient sans trêves des  flots de voyageurs indifférents. Je proposai à Fabrice d’attendre au début de la rue, si jamais nous les avions perdus. Il devait me retrouver quinze minutes plus tard si nous n’avions pas de nouvelles. J’allai donc attendre à la sortie, scrutant la rue avec autant de vigilance qu’un chien de prairie dressé sur les pattes arrières. Au bout d’une dizaine de minutes, une jeune femme m’aborda avec un accent anglais assez agréable. « Hello ! How are you ? Where are you from ? » Elle m’expliqua qu’elle était en train de faire du shopping et que cela lui faisait plaisir de pratiquer son anglais. Elle avait l’air plutôt sympathique. Après une ou deux minutes, elle me proposa d’aller boire un verre dans les environs avec une amie qui venait de la rejoindre. Comme j’attendais Fabrice, je déclinais poliment l’invitation, lui expliquant ma situation. Elle insista encore deux ou trois fois avant de partir. Sur le coup, je n’avais pas bien compris à qui j’avais à faire… Je suis d’un naturel bienveillant et je ne vois pas le vice avant d’y avoir été confronté. Après dix minutes, Fabrice me rejoint seul. Nos amis ont sans doute eu un empêchement. Ayant perdu leurs coordonnées. Nos chemins se sont peut-être séparés définitivement.

Nous nous engageâmes dans les rues animées et occidentalisées de Wangfujing. L’urbanisme de cette rue, les néons, les affiches, les centres commerciaux ; tout ressemblait à l’occident. Cependant, d’immenses caractères lumineux dominaient les façades et la foule se composaient exclusivement de Chinois. Sur un côté de la rue, nous aperçûmes l’entrée d’un marché traditionnel qui semblait extrêmement fréquenté. Il s’agissait sans doute de l’endroit décrit par le guide. Sitôt engagé dans ces rues de traverse, nous retrouvons la foule de la grande muraille. des milliers de personnes déambulent entre les échoppes alimentaires et les petites boutiques. Nous n’avions pas prévu d’acheter quoi que ce soit. Nous jetons ici où là de petits coups d’œil pour observer les objets. Les marchands nous interpelaient systématiquement, commençaient à manipuler le moindre produit sur lequel nous posions le regard, profitant de l’occasion pour présenter le reste de leur camelote. Dans l’une de ces boutiques, je commis l’erreur d’observer un peu trop attentivement un kit de pinceaux pour la calligraphie. Il était étiqueté à 285 yuans (29 euros), ce qui me semblait un peu cher. Dès cet instant, j’étais devenu « l’ami » de la vendeuse, qui m’attrapa littéralement le bras pendant dix bonnes minutes, alternant les jérémiades, les réductions « incroyables » et les petits coups de poing dans les épaules. Je finis par céder devant ce harcellement en bonne et due forme. J’achetais le kit en question à 50 yuans, presque sans avoir rien dit. Elle avait presque spontanément divisé le prix par six, et encore, je compris plus tard que je m’étais quand même fait arnaqué… Pour 50 yuans de plus, elle avait ajouté un bâton d’encre et un petit encrier qui ressemble vaguement à un tigre. Avec le recul, je crois que j’étais beaucoup trop tendre au moment où je suis rentrée dans ce marché. Manque de sommeil, de lucidité, de méfiance. J’aurais dû la reprendre froidement quand elle m’a qualifié « d’ami » et lui faire une clef de bras au premier petit coup de poing dans l’épaule. Je ne copine pas plus avec les marchands qu’un tigre ne copine avec les braconniers.

Après nos « affaires », nous sommes allés manger quelques brochettes dans un coin du marché. Vers 22h00, la maréchaussée sonna l’évacuation des lieux et la foule se vida peu à peu dans la rue principale. Alors que nous passions devant un magasin de chaussures, une jeune femme nous interpella et me baragouina quelque chose en me montrant ses pieds. Je me dis : « Tiens, elle veut peut-être que j’achète des talons hauts ? » Avec un air parfaitement sincère, je lui annoncai que « ce n’est pas mon style. » Là, elle me regarda avec incompréhension et me demanda pourquoi je lui disais ça. Elle nous proposait en fait des massages du pied. Quand je lui dis que nous n’étions pas intéressé, elle me proposa des massages du dos, tandis qu’une de ses amies commençait à palper le bras de Fabrice. À cet instant, j’ai eu une petite seconde d’hésitation. Je me voyais déjà couvert d’huile, étendu sur des draps de soie en train de manger des litchis dans un harem. Tournant le regard en direction de Fabrice, je vis qu’il affichait un air de moine bénedictin neurasthénique. Reprenant mes esprits, je déclinai définitivement son offre et nous reprîmes notre route. Après cet épisode, Fabrice sentit bien une accusation silencieuse qui pesait contre lui… nous venions peut-être de rater une nuit torride par sa faute ! Tandis que nous plaisantions sur le sujet, il m’affirma qu’il était tout à fait partant et que je m’étais fait de fausses idées. Je lui répondis que si l’occasion se présentait de nouveau je pourrais vérifier la validité de cette affirmation. Cinq minutes plus tard, une jeune femme nous aborda de nouveau. Cette fois, il n’était pas question de massages. Elle nous interpela en anglais, exactement comme cette jeune femme m’avait abordé deux heures plus tôt. Elle nous expliqua qu’elle sortait du travail et qu’elle s’apprêtait à rentrer chez elle. Elle nous proposa néanmoins d’aller boire un café pour discuter un moment. Je me tournais vers Fabrice qui était également partant. Nous pouvions bien faire un détour avant de reprendre le métro. Nous décidâmes de la suivre avec l’air parfaitement abruti de deux prinvinciaux en train de visiter Pigalle. Elle nous conduisit le long de la rue tout en discutant dans un anglais fort correct. Elle nous apprit qu’elle travaillait en journée dans « la médecine chinoise » et le soir dans un club de danse avec des filles. À cet instant, je compris que nous étions peut-être parti sur un malentendu. Je m’arrêtais et lui dit clairement que nous ne voulions que discuter et boire un café. « Oui oui, me répondit-elle, c’est pareil pour moi. » Nous reprimes notre marche en direction de son bar. Les jeunes femmes assises sur le trottoir avec un sac à mains semblaient rendre Fabrice un peu nerveux. Une fois arrivés à destination, il fallait emprunter un escalier pour descendre en sous-sol. Un musicien jouait de la guitare dans une ambiance vaguement branchée. Quand le serveur nous apporta la carte des consommation, elle me regarda en penchant la tête avec un petit sourire et me demanda si elle pouvait boire un verre de vin. Ah ? Me dis-je, apparamment, c’est nous qui allons payer… Là je manquais de m’étrangler en regardant les prix : 180 yuans le verre de vin. (plus de 18 euros.) Le prix de la bouteille était indiqué au dessus : 1800 yuans (180 euros). Sur le coup, je me suis demandé s’il n’y avait pas une erreur de transcription, mais je dus me rendre à l’évidence, cela puait l’arnaque à plein nez. J’annonçais au serveur que nous ne voulions pas de bouteille. La demoiselle, d’une voix douce annonça qu’elle ne voulait qu’un verre. Je lui dis que c’était trop cher pour nous, aussi se contenta-t-elle d’un verre de jus de pomme, dont je n’avais pas vu le prix. Elle m’annonça dans la foulée qu’elle voulait seulement boire de l’alcool pour rendre la soirée plus « joyeuse ». Après quelques flatteries sur notre prestance naturelle, toute les questions qu’elle nous posa tournait autour de l’argent. Combien nous gagnions, combien nous pouvions économiser etc… Elle demanda à regarder l’appareil photo de Fabrice. Elle ne s’interressait pas du tout aux photos, elle voulait seulement en connaître le prix. Humainement, cette rencontre ne nous a pas apporté grand chose mais elle ne fut pas totalement vaine. C’était la première fois que je discutais avec une prostituée qui avait quitté sa province pour vivre sous les lumières de la capitale, en baisant les touristes par tous les moyens. Secondairement, cette expérience nous a coûté moins de 30 euros mais elle nous a servi de leçon pour la suite de notre périple. J’ai quand même un petit regret. Quand elle nous a demandé si nous aimions les Chinoises, je n’ai pas eu la répartie immédiate qui s’imposait : « Oh, pas tellement, je préfère les Japonaises. » Comme le remarquait La Rochefoucauld, « il suffit quelquefois d’être grossier pour n’être pas trompé par un habile homme ». L’un comme l’autre, nous avons du mal à déceler la malhonnêteté et la tromperie. Pour déjouer certains pièges, il faut les avoir envisager d’abord. Je suis un peu comme Nietzsche, je considère tout le monde comme mon meilleur ami, jusqu’à ce que j’ai la preuve que c’est un traître. À chaque trahison, je sens néanmoins la carapace de défi et d’indifférence se durcir. Avant de partir en Chine, j’étais comme le lézard de Stig Dagerman. Quel sorte de reptile serais-je au bout de trois semaines ?

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~ par L'éphémère du crépuscule sur mardi 15 septembre 2009.

Une Réponse to “Les authentiques tribulations du Grand Khan en Chine. Etape 3. Wangfujing et les bars à putes.”

  1. tu manques toujours les bonnes occasions 🙂

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