Le Tour de France par deux enfants. Episode VI) La région Midi-Pyrénées.

RAPPEL : Le début du récit est accessible épisode par épisode dans la catégorie voyage sur la droite.

 

Plus vaste que la Corse, plus peuplée que le Limousin et plus ridicule que la Franche-Comté, la région Midi-Pyrénées est une terre de contrastes. Elle possède un climat changeant, des vents violents, un relief tourmenté et des habitants lunatiques.

Les deux frères avaient marché toute la nuit en suivant le cours de la Garonne, bercés par le clapoti des flots caressant la berge. Quand l’aube commença à poindre, il venait de franchir la frontière. Ils étaient encore à jeun et affamés comme de petits oisillons. Ce n’était pas les premiers à sortir d’Aquitaine avec le ventre vide, puisque le premier village du limes s’appelait Valence d’Agen. Ils allèrent se requinquer dans une bonne auberge avec un petit déjeuner traditionnel. Marcel commanda trois assiettes de tripes au saindoux et Joseph dévora trois canards. Une fois repus, ce drenier grogna avec satisfaction en se tapotant l’estomac : « Aaaaaaaah… Ventre plein, Picard content ! »

À la sortie du village ils croisèrent une caravane de pèlerins britanniques qui se rendait dans le Gers. Fascinés par cet étrange équipage, les deux orphelins gnagnèrent la procession. L’ambiance était festive et les fidèles enthousiastes. Le soir du deuxième jour, tous se vêtirent d’une robe blanche et enflammèrent des torches de poix. Ils formèrent une longue file de lumière qui déchira la nuit en direction du sanctuaire. Une litanie de percussions lancinantes s’éleva dans l’air entrecoupée du cri animal des pèlerins : « Ya !! Ya !! Ya !! Ya ! Ya-Ya-Ya-Ya ! » On aurait dit la procession des porteurs de feu imaginée par Kurosawa dans la forteresse cachée. Après une heure de marche et de chants, ils atteignirent le but ultime du pèlerinage : le plus grand sanctuaire anglican sur le continent eurasiatique ! Ils se placèrent en cercle au milieu duquel fut promptement dressée une grande pyramide de fagots. Le chef obtint le silence en levant les bras. Puis il poussa un cri et tous les participants, dont Joseph et Marcel, lancèrent leur torche dans le brasier. Les flammes s’élevèrent dans le ciel étoilé arrachant à l’obscurité le panneau d’accueil du village de Condom ! Alors tous les pèlerins se mirent à hurler de nouveau : « Ya ! Ya ! Ya ! Ya ! Ya-Ya-Ya-Ya » et commencèrent à danser autour du feu en tournant sur eux même. Tous allèrent se frotter au panneau pendant que les autres déclamaient des chansons liturgiques. Marcel demanda à son frère s’il comprenait le sens des paroles. « Hum, je ne comprends pas tout. Je crois qu’il est question de l’écrivain Truman Capote, mais je ne comprends pas le refrain. » Au petit jour, le grand brasier n’était plus qu’un tas de cendres. Tous les pèlerins se reposaient allongés sur des paillasses ou des sacs de couchage.

Les deux Picards choisirent de reprendre leur route vers les Pyrénées. Bifurquant légèrement à l’ouest, ils traversèrent le petit village de Montréal. Le soleil venait d’atteindre son zénith. La chaleur écrasait la campagne gersoise. Marcel proposa de faire escale à l’auberge avant de reprendre la route. Ils commandèrent une soupe aux gourganes avec de la minoune, un tartare d’orignal, une tarte à la farlouche avec de la poutine et des queues de castor en dessert. Joseph était enchanté par la cuisine locale. Ah ! Décidément, les spécialités du Gers méritent leur réputation. Voyant qu’ils appréciaient le repas, le serveur leur servi « une p’tite bite » de vin de Chicoutimi avec un grand sourire. « – C’est où Chicoutimi ? S’enquit Joseph avec intérêt. – C’est à côté de Bergerac. » Lui répondit son frère, catégorique. Quand le moment de repartir arriva, le pas s’était fait plus lourd. « C’est le climat qui endort. » Commenta Marcel à la question que Joseph n’avait pas formulée.

Quelques jours plus tard, ils arrivèrent dans le département des Hautes-Pyrénées. Tarbes, sa préfecture est probablement la ville de France dans laquelle on compte le plus de tarés. D’ailleurs, l’expression chtarbé (fou, psychotique) vient de la déformation de « chez les Tarbais » (< ch’l’Tarbais). Mais Dieu merci, il n’y a pas que des fous dans ce département, il y a aussi des gens très bien et tout à fait saints d’esprit, comme Bernadette Soubirous, qui aperçu la Vierge dans la grotte de Lourdes en 1858. Cette apparition est à l’origine d’un des plus grands pèlerinages d’Europe, aux côté de Rome, Saint-Jacques de Compostelle et Condom. Avec plus de 300 hôtels, Lourdes est la deuxième ville hôtelière de France après Paris mais loin devant le parc Eurodisney. Hélas, Marcel et Joseph sont peu sensibles à la magie du christianisme. Comme tous les Picards, ce sont des Païens, qui vénèrent les esprits de la forêt, les arbres et les rivières. Pour retrouver leur équilibre spirituel, ils s’engagèrent sur le chemin des crêtes en direction du cirque de Gavarnie. « Si on va au cirque, j’espère qu’il y aura des éléphants » ajouta Joseph avec une naïveté grotesque de Picard moyen.

Le Cirque de Gavarnie.

En escaladant les hauteurs du grand pic d’Astazou, ils eurent la chance de contempler un des plus beaux spectacles qui pu s’offrir aux yeux de l’homme : un gypaète barbu en train de manger. Plus majestueux qu’un albatros, plus vif que la panthère et moins con que le mérou, le gypaète barbu est la grande fierté des Pyrénées.

Gypaète barbu.

Le gypaète barbu est essentiellement charognard. Il se nourri fréquemment des os de carcasse dont il parvient à extraire la substantifique moelle. Pour ce faire il a élaboré une technique particulièrement ingénieuse. Il s’élève à 50 mètres ou 100 mètres du sol avec ses os et les laisse tomber sur des rochers pour les fracasser. Cette scène attendrissante fut imprimée à jamais dans l’esprit de nos deux Picards.

Quelques jours après cette excursion, ils arrivaient à Toulouse, fière métropole de la région Midi-Pyrénées. Ils déambulaient dans les rues du vieux centre, enivrés par la douceur de l’air et la senteur des platanes. Dressée au milieu des toits vermillons, la Basilique Saint-Sernin illuminait le soir, telle « une fleur de corail que le Soleil arrose. » Les deux frères sentaient l’atmosphère particulière des villes du sud, imprégnées de la romanité et de culture occitane. Toulouse incarne parfaitement la vieille tradition urbaine de la Gaule Narbonnaise. Tout à coup, une boîte de cassoulet explosa devant leurs pieds. Ils bondirent de surprise en lâchant des jurons tonitruants. Avant qu’ils lèvent les yeux au ciel pour identifier l’origine de l’attaque, une deuxième boîte explosa à quelques pas de la première, puis une troisième. Le temps qu’ils atteignent un porche pour se mettre à l’abri, un déluge de conserves était tombé sur la rue. Après quelques minutes, un concert d’acclamation salua la fin des chutes et les indigènes se précipitèrent pour ramasser les cuisses de canard et les haricots étalés sur la chaussée. L’explication était simple : Les Toulousains ouvrent les boîtes de cassoulet en imitant les gypaètes barbus. Marcel et Joseph s’associèrent au festin à l’invitation des convives. Le cassoulet de canard est l’aliment de base de la population locale. De nombreux Toulousains affirment que la recette est née dans leur ville, ce qui est bien entendu une vantardise grotesque car chacun sait que le cassoulet est originaire de Castelnaudary.

Leurs agapes achevées, les deux frères se rendirent sur la place du Capitole, sur laquelle un grand spectacle était organisé le soir même. Il s’agissait d’un combat de mémés ! L’organisation des combats était assez souple. Une mémé qui désire se battre, empoigne simplement les cheveux de son adversaire et lui décoche une droite dans la figure. Ici, on n’oblige pas les mémés à porter des pagnes comme les sumos, par contre, elles ont souvent des chignons. Certains pourront s’étonner de telles pratiques mais il s’agit là d’une tradition immémoriale et par conséquent respectable. Claude Nougaro, un des grands personnages de la ville (après Jean Calas et Dominique Baudis) chantait lui-même « ici, même les mémés aiment la castagne. Et puis mince, dans les collèges du Berry on organise bien des combats d’élèves et personne ne s’en plaint !

En dehors des combats de mémés, Toulouse, concentre de nombreuses activités : Les Universités, les usines Airbus, des laboratoires de recherche et des boulangeries. Pour résumer, l’essentiel des forces vives de la région sont regroupées dans l’agglomération. Les géographes utilisent le terme de « Cathédrale dans le désert. » Il y a quelques années, Toulouse bénéficiait d’une réputation favorable dans toute la France. C’était la ville des grandes réussites industrielles : l’aérospatial et le cassoulet. La ville du savoir vivre, la ville rose baignée de lumière avec les ponts qui enjambent la Garonne. Les oies qui caquettent sur la place du Capitole… aujourd’hui, Toulouse est surtout connue pour l’explosion de l’usine AZF. Quand vous demandez à un Auvergnat choisi au hasard ce qu’il pense de Toulouse. Il vous répondra que c’est « le Bhopal du sud de la France. Une ville dangereuse avec une équipe de rugby pourrie. » À propos du rugby, signalons qu’il existe un petit club, très populaire dans la ville de Toulouse et ses environs. Cette popularité est liée à un chauvinisme local bien compréhensible, car franchement, leur palmarès prête un peu à rire. Pour prendre un exemple, l’année dernière, ils ont perdu contre Clermont en demi-finale du championnat de France. (À Toulouse en plus 😆 )

Marcel et Joseph, bien qu’ils soient Picards, comprennent rapidement qu’ils sont dans une ville de loseurs (en anglais, to lose = perdre). Ils décident d’aller tenter leurs chances dans les campagnes environnantes. Ils traversent d’abord les steppes et les savanes de la plaine pour gagner le sud-ouest du Massif central. Ils font étape à Albi, une bien jolie ville, mais ne s’attardent pas car les Albigeois sont des hérétiques.

Une semaine après, ils ont rejoint l’Aveyron. Ces régions du vide sont par excellence le repaire des brigands, des relaps et des renégats en tous genres. En raison du relief escarpé et d’un climat rigoureux, il est difficile de lutter contre une guérilla avec des moyens conventionnels. C’est ce qu’ont bien compris les membres de la confédération paysanne, le sentier lumineux du Larzac. Dans les années 1960-1970, des milliers d’utopistes, de fils d’intellectuels, de rêveurs et citadins se regroupent dans la région. Progressivement, le Larzac se transforme un gigantesque camp d’entrainement pour la guérilla marxiste : les Causses deviennent la Sierra Maestra du Massif Central. L’offensive du Têt des Aveyronnais a lieu en 1976. 22 guérilléros investissent la base militaire du Larzac. Parmi ces meneurs, on rencontre José Bové, le Mandrin des temps modernes. Cette année marque le début d’une vie de lutte, de marché noir et de clandestinité. Les colombiens produisent de la coca pour financer la guérilla ? Qu’à cela ne tiennent, les Aveyronnais fabriqueront du fromage de brebis !!

Par chance, l’Aveyron profite de la notoriété de l’un des meilleurs fromages du monde : le Roquefort. Ce fromage de brebis à pate persillée est fabriqué à proximité de la ville de Millau. Il est affiné dans des caves profondes taillées dans la falaise. Cette mesure est liée à la clandestinité des producteurs sympathisants de la rébellion. Pendant les années 1980, la lutte devient moins virulente mais les rebelles ne sont pas soumis. Fin des années 1990, la guerre froide est finie, les Etats-Unis, seule hyper-puissance décident de construire un McDonald à Millau. C’est est trop pour la guérilla locale. Le 12 août 1999, José Bové et ses partisans lancent une grande attaque en présence des médias et démontent le bâtiment. La guerre contre le terrorisme est en marche. José Bové est arrêté, jugé et condamné à de la prison ferme. Marcel et Joseph tentent de joindre la rébellion. Ils rencontrent José Bové en personne dans son refuge secret. Il refuse de les engager en raison de leur jeune âge. Contrairement aux FARC*, la confédération paysanne rechigne à utiliser des enfants pour la lutte armée. José Bové propose aux deux frères de rejoindre le centre de formation de Victor, « l’enfant sauvage de l’Aveyron. »

Victor de l’Aveyron serait né vers 1790 puis abandonné par ses parents dans la forêt. Il réussi à survivre en compagnie des animaux pendant plusieurs années. En 1797, il est débusqué par des chasseurs puis confié au docteur Jean Itard, qui a tenté de lui enseigner le langage pendant près de cinq ans. Cet enfant est devenu le symbole des jeunes du Massif Central car il grimpe aux arbres tout nus avec des cheveux en bataille et il ne s’exprime que par des onomatopées. Dans le centre de formation, les deux frères apprennent à se comporter comme Victor. Cet exercice est assez facile pour des Picards. Ils se comportent comme d’excellents élèves. Après deux semaines, toute trace de civilisation avait disparue. Le directeur de l’établissement les accueilli dans son bureau et leur annonça qu’il ne pouvait plus rien leur apprendre. Il était temps pour eux de rejoindre d’autres Victors, dans le département du Languedoc-Roussillon… À suivre.

 

N.B. : Si des lecteurs Toulousains ou des Tarbais veulent me casser la gueule, je tiens à préciser que je n’ai aucune responsabilité dans cette affaire. C’est un certain Julien Labranche, professeur d’EPS dans un collège de Bourges qui m’a obligé à écrire ça. (Il roule dans une twingo rose immatriculée dans le Cantal.) Si vous m’écrivez, je vous donnerai bien volontiers son adresse. Bonne lecture à tous !

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~ par L'éphémère du crépuscule sur mercredi 23 janvier 2008.

4 Réponses to “Le Tour de France par deux enfants. Episode VI) La région Midi-Pyrénées.”

  1. J’aime tes récits de voyage, j’ai hâte de lire celui que tu écriras sur notre belle Auvergne. Par contre, c’est dommage que tu aies zappé ma région d’adoption, le Pays de Loire, entre la Bretagne et l’Aquitaine! Ou bien son tour viendra plus tard?
    A propos de récits de voyage, ca me fait d’ailleurs penser qu’il en existe un toujours en suspens, sur cette aventure rocambolesque que nous avons vécue il y a désormais plus de trois ans. A quand la parution???

  2. Le tour de chacun viendra en temps voulu… 😈

  3. (soupir mélancolique)
    Je vois, une façon de dire que nous n’en verrons jamais la couleur…
    Dans ce cas, je n’ose même pas penser à ta thèse !

  4. Belles photos

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