Le Tour de France par deux enfants. Episode III La Basse-Normandie.

CHAPITRE III. La Basse-Normandie.

Comme son nom l’indique, la Basse-Normandie est le territoire des Bas-Normands ou « Normands du Bas ». Elle englobe les trois départements du Calvados, de l’Orne et de la Manche. Autrefois, ces territoires étaient exclusivement peuplés de Bretons. Or, il est de notoriété publique que les Bretons sont des couilles molles et des Paimpolaises grabataires. Depuis Rouen, les Normands en profitent donc pour conquérir la région une ville après l’autre. Nous leur devons à cette occasion la succulante recette des tripes à la mode de Caen élaborée pendant la mise à sac de la ville. Au Moyen-Âge, les Hauts-Normands et les Bas-Normands constituent un seul et même peuple comme les Tutsis et les Hutus rwandais. Cependant, au fil des siècles, les particularités se creusent : Les Bas-Normands deviennent agriculteurs et les Hauts-Normands éleveurs de chevaux et trafiquants de cidre. Au XIXe siècle, la Basse-Normandie, plus pauvre, devient le repère de tous les pouilleux, les traîne-misères et les pique-assiettes qui vivent au nord de la Loire. C’est donc un terrain idéal pour la propagation des idées communistes. Les tensions avec les cousins se multiplient et la brouille devient inévitable. En 1956, lors la répression de Budapest par les troupes du pacte de Varsovie, les Hauts-Normands se rangent du côté des insurgés, tandis que les Bas-Normands soutiennent l’URSS. La rupture et consommée : La Normandie est coupée en deux !

Quand Marcel et Joseph franchissent la frontière, ils passent inaperçus avec leurs tenus de Picards. Deux garde-frontières sont assis à une table en train de jouer aux cartes. Ils portent tous deux un bas de jogging et un débardeur noir, sans que l’on puisse qualifier cela d’uniforme. « – Halte là ! Ordonna le plus grand des deux, s’exprimant avec un air peu éveillé de Johnny Hallyday dans un café-philo. Vous allez entrer sur les terres du Soviet de la Rivière-Saint-Sauveur. Quel est l’objet de votre visite ? – Bonjour Messire, répondit Joseph avec déférence, nous fuyons la misère à la recherche d’une terre accueillante où nous installer. – Vous pensez fuir la misère en Basse-Normandie ? Demanda le garde de plus en plus soupçonneux. – Oui, la prodigalité de ses habitants et la beauté de ses contrées nous ont été vantées en tous lieux. – Vraiment ? Les deux douaniers bombèrent le torse avec un soupçon de fierté. Très bien, vous pouvez passer. Que votre séjour se passe pour le mieux. »

À l’inverse de sa voisine, dont les ports relient la région au Monde extérieur, la Basse-Normandie est très isolée. Elle ne possède pas vraiment de voies ferrées ou d’autoroutes et le réseau téléphonique ne relie pas toutes les villes. Jadis, la région était jumelée avec le district de Shkodër en Albanie, mais les échanges se sont interrompus à la mort d’Enver Hoxha. Joseph et Marcel sont plutôt bien accueillis par la population. On a beau critiquer les communistes, ils savent quand même faire la fête et rigoler. Au fil des discussions, ils découvrent que leurs hôtes ont une vision du Monde un peu fantaisiste. Au-delà des régions voisines, ils ignorent presque totalement ce qui peut exister. Un professeur de sport leur explique que le monde est un disque entouré de vide, qui tourne sur une sorte de javelot. Un maraîcher leur confie que les artichauts grandissent grâce à la bénédiction du grand Lénine et que ce dernier les protège également contre les trolls et les lutins. Quand ils interrogent un professeur d’Espagnol sur l’origine de cette langue, celui-ci répond que c’est la langue des Bretons etc.… Leur vision du Monde est finalement assez proche des connaissances de George Bush Junior. Bon, je ne voudrais pas donner l’impression de tourner en dérision la bêtise des Normands, car c’est un peuple charmant et je n’ai pas l’habitude de me moquer des gens. À leur décharge, il faut noter la proximité de l’Angleterre qui ne donne pas envie d’aller voir plus loin.

Grâce à son côté pittoresque, la région parvient à attirer quelques touristes étrangers. Chaque année, les Parisiens viennent célébrer le festival du film américain de Deauville. C’est l’occasion pour les indigènes d’apercevoir d’authentiques vedettes américaines avec de belles voitures et des membres de la jet-set parisienne. Les Normands du Bas n’ont pas toujours été aussi accueillants avec les Américains. Le 6 juin 1944, nombre de Boys ont du jouer des coudes pour mettre un pied sur les plages du Calvados et je ne vous parle pas du feu d’artifice de bienvenue. Depuis cette date, l’armée française garde d’ailleurs un pied en Basse-Normandie pour surveiller ces Cocos. Le port de Cherbourg peut être comparé à une sorte de Guantanamo Normand, le chenil en moins. Les marins Bretons qui font escale dans la ville contribuent à la réputation de ses tavernes, le paradis des pochtrons, des soiffards et alcooliques, l’Eden des cirrhoses, des ulcères et des comas éthyliques. Pour résumer, disons que Cherbourg est la ville des saouls marins. Bayeux, située un peu plus au sud, offre moins de sécurité que le port militaire. Elle est le repaire de toute la sous-truanderie agricole du Calvados. C’est un nid de manants et de malandrins, qui se tapissent dans l’ombre des rues en ourdissant le meurtre et se gaussent de la police municipale. Oui, je n’ai pas peu de le dire : le brigand tapi se rie de Bayeux. Nos deux orphelins parcourent toute la région en faisant escale dans chaque village. Pour trouver le gîte et le couvert, ils réalisent des tours dans la rue en jouant du pipo avec le corbeau Fifi qui fait des tours et danse au son de l’instrument. Ils trouvent chaque soir un camarade charitable pour les héberger et faire la fête, dans un kolkhoze ou l’appartement d’un apparatchik.

Poursuivant leur périple, ils traversent le fameux village de Camembert, plus connu dans le Monde que la Marseillaise ou le Musée du Louvre. Marcel est très excité de parcourir enfin le petit village qu’il a tant admiré en serrant dans ses bras les boîtes de fromages que son père lui offrait à chaque anniversaire. Voyant l’espoir mêlé de gourmandise imprimé sur son visage, une humble ouvrière agricole les invita à déguster la spécialité locale : la tortue d’Hermann flambée au calvados et fourrée au camembert. En goûtant ce plat marziesque, Marcel songea à l’image paradoxale que ce fromage renvoyait de la France à l’étranger. Un tas de matières grasses puant et dégoulinant qui effraie les mouches quand il ne les attire pas. À bien y réfléchir, il symbolise assez bien l’opinion que nous avons de la France. Soit nous en sommes contents quand il dégage une odeur de remugle ou bien nous en dénigrons la puanteur quand les étrangers en apprécient le goût.

Malgré la qualité de vie et les spécialités culinaires locales, Marcel et Joseph décident de continuer leur voyage. Ils rêvent de plus de folklore et d’exotisme comme seule la Bretagne peut leur promettre. Ravi de continuer la promenade, Fifi sifflait gaiment en décrivant de savantes arabesques dans l’air du soir. En longeant la côte en direction de la Bretagne, ils passèrent en vue du Mont Saint-Michel, nommé ainsi en hommage à Saint-Michel, l’archange qui terrassa le dragon de la légende. Le mythe de Saint-Michel s’inspire lui-même d’un mythe phénicien plus ancien, celui de Baal contre la mer. Cette histoire résume toute la vie du monastère, suspendu entre l’onde amère et les terres sablonneuses qui se livrent chaque jour un combat éternel dont aucun n’est pour l’instant sorti vainqueur. Accessoirement les Bretons et les Normands se battent aussi pour savoir à qui appartient le Mont Saint-Michel, mais ça on s’en fout…

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~ par L'éphémère du crépuscule sur mardi 18 septembre 2007.

15 Réponses to “Le Tour de France par deux enfants. Episode III La Basse-Normandie.”

  1. Je crois que j’en ai perdu un petit bout… je vais relire ton site depuis le début… ça me semble un roman en cours… un roman humoristique qui plus est. :o) je remonte le cours de l’histware. À pluche.

  2. Il suffit de regarder dans la catégorie « voyage » pour lire les premiers épisodes. ils sont numérotés.
    Si tu descends plus bas, tu trouveras un récit de randonnée autobiographie en Lozère intitulé « Sur les Traces du Yeti » qui devrait t’évoquer un peu l’ambiance de la Montérégie. 😉

  3. En tout cas, tu fais dans les jolis jeux de mots avec ‘tapi se rie’ et ‘saouls marins’ ;o)

    Et je suppose qu’ayant eté élevé dans ce pays où les calembours sont rois et maîtres, ça te vient tout seul ? ou bien s’il te faut quand même les travailler ?

  4. En fait, comme je vois ce texte, il pourrait servir de dictée à monsieur Pivot. Tu manies merveilleusement le vocabulaire, les figures de style y compris les allitérations… doublées de jeux de mots internes… Du grand art, ce texte… Bravo.

  5. Merci pour les compliments. 🙂
    Pour les calembourgs et les figures de styles, je pense avoir quelques facilités au départ mais comme toutes les compétences, cela se travaille. Tout d’abord, j’ai beaucoup écouté certains humoristes que je présenterais volontiers comme des maîtres, au premier rang desquels Pierre Desproges. Son humour noir, absurde et littéraire est une source d’inspiration pour moi. D’autres humoristes également dans sa filiation m’ont servi de modèle comme Didier Porte, Stéphane Guillon ou Guy Carlier, tous trois chroniqueurs radio plus ou moins bêtes et méchants. Je peux encore citer Raymond Devos et Jean-Pierre Raffarin pour les jeux de mots et la bêtise gratuite.
    Depuis la fin du lycée, j’ai écrit de nombreux textes qui ne sont pas forcément très bons ou amusants, cependant, ils m’ont permis d’aiguiser ma plume et trouver mon style, une sorte de parodie méchante et absurde saupoudrée d’histoire et de géographie.

  6. C’est fou ça… Desproges, tout le monde en parle et je n’ai jamais lu une ligne de lui… vit il encore ?

    Le seul que j’ai déjà entr’aperçu de tous ceux que tu nommes c’est monsieur Devos mais même là, preuve que l’humour français ne ressemble pas tellement au nôtre, je peux pas dire qu’il me faisait tant rire…

    Faut bien dire qu’un spectacle de monsieur Devos, ça relève du bourrage de crâne : trop en un seul coup, c’est trop :))) (il est décédé, il me semble)

  7. Hélas, Desproges est mort du cancer en 1988.
    « Plus cancéreux que moi, tu meurs. » « Pâques au scanner, Noël au cimetière. »
    Bien qu’il ai continué de clamer : « moi un cancer, j’en ai pas et j’en aurais jamais, je suis contre ! »

    J’ai mis le lien vers son site officiel à droite dans « sites culturels ». Il y a de nobreux extraits audios.

    Je te recommande particulièrement les réquisitoires du tribunal des flagrants délires. Dans cette émission de radio, ils recevaient chaque jour un nouvel invité. Pierre Desproges faisait un réquisitoire au vitriol « Bonjour ma colère, je te salue ma haine et mon courroux, coucou. » (à l’issue duquel il réclamait généralement sa tête), cela durait entre 6 et 10 minutes et Luis Rego faisait l’avocat de la défense. (Qui démontrait généralement la culpabilité de l’invité aussi surement que le procureur. 🙂 )
    Sinon, il y a « les chroniques de la haine ordinaire » dont certains textes figurent pour moi dans le panthéon de l’humour comme « bâfrons », « les déménageurs », « le règne animal ».
    Ces extraits existent en coffret audio dans toute bonne médiathèque. Les chroniques ont également été publiées par les éditions du Seuil, comme son livre les étrangers sont nuls illustré par le dessinateur Edika ou le manuel de savoire-vivre à l’usage des rustres et des malpolis.
    En vidéo il a fait les minutes nécéssaires de Monsieur Cyclopède, un parfait condensé d’humour absurde et pince sans rire d’une durée d’une minute trente. Très drôle aussi.

    Dans les extraits vidéo du site, il y a une pub très sympa. « Pierre Desproges, le rigolo qui dure vraiment plus longtemps »

    Pour Devos, c’est normal s’il est bizarre… Il est né en Belgique. 😉

  8. on a perdu notre ardennais désespéré…

  9. tapi se rie de Bayeux…… pour compléter.
    Pauvre Fredesk qui ne connait pas Desproges, il a aussi écrit des romans, un titre me revient: Ces femmes qui tombent. Une de ses histoires sur la famille Vier ou Ondon & Ondine, et….. non, décidément, il faut tout lire.

  10. C’est une chance de ne pas encore connaître. Il lui reste tout à découvrir.

  11. Hem ! Pauvre pauvre… j’ai vécu jusqu’à aujourd’hui sans le connaître… c’est donc qu’il n’est pas une nécessité vitale !! ;o)

  12. Vois tu… Bayeux pour moi… c sur la planète mars… j’ai vu tapi se rie… si le Bayeux est si important… c pas grave…

    Déjà que je lise un site composé par un français avec plaisir, ça relève du miracle vu que généralement les francais adorent nous écrapoutir… on doit leur faire de l’ombre, je sais pas…

  13. Je pense que le Québec est assez populaire en France. Il y a beaucoup de touristes et d’immigrants français au Québec. Les humoristes et les chanteurs québécois sont assez appréciés en France. D’une manière générale, les Québécois ont la réputation d’être très sympathiques et la région d’être jolie. Certes on aime bien plaisanter sur l’accent québécois, tabernacle ! Mais enfin, dans le Berry on ne se permettrait pas d’en rire. Comme disait Desproges justement, « le Québec est peuplé par des Berrichons qui roulent en Cadillac. » 😉

  14. Svp… ne jurez pas… a) c’est pas beau en québécois; en chinois ou en francais, c pas beau.

    b) ca dénote un manque de vocabulaire

    c) c pas bo

    d) j’aghis çaaaaa

    e) grrrr 🙂

    ps… si tu vois une cadillac au québec, tu me montreras cet objet rare… je n,en ai jamais vu ! 🙂

  15. […] et Voyages Rappel : Les chapitres précédents du tour de France : Picardie, Normandie, Bretagne, Aquitaine, Midi-Pyrénées et Languedoc-Rousillon sont accessibles dans la catégorie […]

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