Faites des élèves (qu’ils disaient)

Hier c’était la fête du collège, moment exceptionnel pendant lequel le monde éducatif s’ouvre à la société. Professeurs et élèves mettent en place des animations et invitent les parents à découvrir nos activités. Si vous voulez, c’est une sorte de salon de l’armement spécialisé dans la guérilla anti-élèves.

En tant que professeur principal de sixième, j’avais prévenu mes élèves quelques jours auparavant : « Les enfants, samedi ça va être votre fête ! N’hésitez pas à venir nombreux au collège et méfiez vous des profs de maths qui sont un peu violents ! » Sur cette dernière mise en garde, je suis allé voir mon collègue d’espagnol pour lui demander conseil au sujet de mon stand. Juan Pablo Garzibello, que nous appellerons JPG pour plus de simplicité, a fuit l’Espagne en 1976 pour échapper à la justice. Depuis son arrivée en France, il enseigne avec succès sa langue natale. – Juan lui demandais-je, quand tu étais tortionnaire dans les geôles de Franco, comment faisais-tu pour mater les élèves de cinquième ? Il me fixa avec son regard intrépide de mangeur de chorizo andalou et me dit :

Juan Pablo Hispania

– Tout est dans le costume et la théâtralité. Ta voix doit être impérieuse et ton regard transperçant. – D’accord, mais s’il n’obéit pas, comment fais-tu ? – Alors tu mets un morceau de flamenco, tu hurles « Caramba ! » en le regardant avec des yeux de fous et tu lui mets un coup de tête. – Quoi ?! Protestais-je avec véhémence, je risque de me faire mal ! Tu n’as pas un autre moyen, avec un arme de jet ou un fléau ? – Non, répondit-il avec fermeté, si tu veux faire du bon travail, il faut y mettre de ta personne. – Et toi, quel stand vas-tu animer aujourd’hui. – Je suis au stand chippendale avec Mickaël l’Alsacien et Guillaume le Breton. – Et vous êtes vraiment au point ? Vous auriez dû confier ça à des profs d’histoire… Nous sommes quand même moins laids. – Hoooo ! Méfie-toi des apparences, je m’entraîne à tordre des barres de fer depuis trois mois en prévision de la fête.

Juan Pablo el hombre

Il n’avait pas menti, il était bien conservé pour un homme qui a vu naître Valérie Giscard d’Estaing. – D’accord, tu es costaud, mais Guillaume et Mickaël, tu ne me feras pas croire qu’ils arrivent à tordre des barres de fer… Ou alors des trombones. – Ces deux là font partie du show, répondit-il, j’en soulève un avec chaque bras et je les jette sur les élèves. – Ok, je vois, ça à pas l’air mal.

Le collège ouvrait à 13h30 pour les familles et les élèves. Pendant le repas de midi, j’avais préparé mon fameux kheera raïta, une spécialité auvergnate à base de piment et de cumin avec un peu de concombre et de yaourt pour cacher les épices. Mes collègues étaient fin prêts pour « bouffer du nain de jardin », pour reprendre l’expression de Xavier Darcos, notre ministre de tutelle.

Quand retentit le gong, une nuée d’élèves entra dans le collège en courant. Sans méfiance, ils se précipitèrent devant le stand de technologie. – À quoi sert cette petite hélice et ce verre d’eau savonneuse ? Demanda un élève de sixième de sa petite voix fluette. – Cela sert à faire des bulles de savon, répondit un certain Francis, qui tenait en main une télécommande. N’aies pas peur, approche ta main. Le jeune élève aux boucles dorées et aux grands yeux pleins de curiosité approcha sa main gracile, l’hélice se mit en route et sectionna sans coup férir les quatre premiers doigts. L’élève se jeta par terre en hurlant de douleur. Frédéric qui assistait à la scène éclata de rire et prit une photo pour son bêtisier. Un peu plus loin, les profs de français avaient fait un stand théâtre d’improvisation. De nombreux élèves entraient pour découvrir de quel jeu il s’agissait. Quand la salle fut pleine, Juliette bloqua la porte en poussant un grand rire sardonique. Un petit élève demanda de sa voix tremblante – Quelle pièce allons-nous jouer ? À quoi Juliette répondit avec un sourire malsain. – Nous allons rendre hommage à La fureur du Dragon de Bruce Lee. À cet instant, la porte arrière s’ouvrit brutalement et les profs d’EPS, dont Calou et Anthony, bondirent dans la salle, habillés avec des petits shorts bleus. Je n’ai pas eu la suite du récit mais j’ai vu arriver trois ambulances un peu plus tard.

Pour ma part, je ne goûtais pas la violence de ces animations. Vous commencez à me connaître, je suis un ami de la vie, de la poésie et des papillons… enfin, pas trop les papillons, car ils bouffent mes réserves… Mais j’aime bien les petits chats, les enfants, les oiseaux, les fleurs les peintres norvégiens. Moi, je surveillais le théâtre d’ombres avec une collègue de français. Les élèves avaient prévu de jouer un passage de l’Odyssée, mais en absence du professeur responsable j’ai réussi à les convaincre de modifier un peu le texte. Nous avons fait une pièce inspirée des bas-reliefs du palais de Dûr-Sarrukîn en Mésopotamie. (Voir page ci-jointe pour de plus amples informations.) L’acte s’intitulait «La rébellion des élèves et les terribles représailles du professeur d’histoire barbu.» J’en avais écrit moi-même le script. (À lire avec une voix de castrat, ce sont les élèves qui parlent) – Oh, nous ne pouvons pas bavarder en classe, que faire ? – Envoie un porteur de tablettes au scélérat du fond, il faut nous révolter ! – Je m’adresse à vous, les petits, les braillards, les sans grades, les obscurs, nous devons nous révolter contre les professeurs ! (Ombre chinoise : À ce moment, Ninurta-bân-Herbert passe sur son char de guerre, coiffé de la tiare des profs d’histoire). – Houuuu ! Houuuu ! Allons nous cacher, nous ne pouvons rien contre Herbert, il est le vicaire du dieu Ashur ! – (Moi) Tremblez ! Bavards mesquins et pathétiques, ma justice va s’abattre par l’intermédiaire de mes fidèles eunuques : Julien, Cédric et Georges ! – (Les élèves) Non, non, non, nous n’aurions jamais dû bavarder en classe, les professeurs ont toujours raison… Voyez dans quel abîme de souffrance nous a plongé notre bêtise. (Les dernières ombres montrent des élèves sans têtes qui tournent dans tous les sens avec les bras levés comme des oies qui battent des ailes après l’échafaud.)

J’ai toujours bien aimé cette pédagogie par les images. Un petit dessin vaut souvent mieux qu’un long discours.

Dans la même salle, notre collègue d’allemand avait élaboré un petit spectacle avec les élèves de sixième : La bataille de Wolfenbüttel, sur le thème du pillage des villes conquises pendant la guerre de trente ans.

Dans le hall, Philippe, le professeur d’arts plastiques, avait fait des armes en bois, une hache en pin massif et une massue allégée pour les élèves de sixième. « Est-ce une bonne idée ? M’enquis-je. Je te rappelle que « la fille au hachoir » a juré de me casser la gueule depuis qu’elle a appris son redoublement. Ne sera-t-elle pas tentée si elle voit ça ? » À côté, il avait disposé des têtes réduites jivaros et il avait dressé des statues en papier collé. Sous chaque personnage était apposée une légende : « Élève coulé dans du béton pour avoir bavardé en classe. » « Élève insolent. » « Élève dont la tête ne revenait pas à son professeur… » Toujours la pédagogie par l’image.

Après le spectacle d’ombre, je devais trouver une autre activité. Bernard me proposa de l’accompagner sur le toit du collège pour encadrer son stand de parachute ascensionnel avec la classe de 6eme A. Cependant, un groupe d’élèves proposa de porter les sacs poubelles qui doivent ralentir la chute. Je décidais finalement de sortir mes plateaux de Go pour faire une démonstration. Voila un jeu pédagogique pour les élèves ! Après avoir recruté quelques padawans, j’expliquais les règles à la cantonade : « Le but du jeu est de faire des territoires sur le plateau, appelé « goban » en japonais. Nous pouvons également encercler les territoires de l’adversaire et capturer ses pierres. Là, je partis dans un grand rire matiné de cruauté ! Pour empêcher un territoire adverse de vivre, il faut l’empêcher de créer des espaces libres, appelés des yeux. On crève un œil, puis le deuxième et le territoire est mort. Une petite fille qui suivait les explications me regarda avec tristesse et des larmes commençaient d’embuer ses yeux. Quand elle croisa mon regard froid et dénué de la moindre compassion, elle éclata en sanglots et sa mère l’entraîna en arrière. Quand on a pas les tripes, faut pas jouer au go ! Pour les mauviettes il reste les échecs et le curling ! D’ailleurs, dans le Japon médiéval, un joueur qui perdait une partie avec dix points d’écart devait par tradition se faire Seppuku achevé symboliquement par sa décapitation. (Cliquez sur la page ci-jointe pour une description de ce jeu.)

Go

Et dans la cour, me direz-vous, que se passait-il ? Qui faisait la loi pour empêcher les élèves de retourner à l’état sauvage ? Et bien, nous avions recruté les meilleurs, en l’occurrence la mafia polonaise qui a envoyé un de ses hommes de main les plus sordides, un certain Michel Jaropierongiovitch, professeur de maths dans le civil. Il scrutait la cour avec un air bienveillant de berger en train de surveiller son troupeau…

Mafia Polonaise

En dehors des multiples blessés, la fête se déroula sans incident notable et c’est avec une grande joie que les survivants rentrèrent chez eux à la fin de l’après-midi. Il ne restait plus qu’à cacher les preuves ranger le matériel en cas d’arrivée de la police pour lundi.

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~ par L'éphémère du crépuscule sur dimanche 17 juin 2007.

6 Réponses to “Faites des élèves (qu’ils disaient)”

  1. Ach !
    Unsgebundi lever würtz !
    ich bin net Elsässer, weich !

    j’seu un bon Berriaud moué !

    fais gaffe à ton cacoué à la récré…

  2. Education Nationaaaaale, ton univers impitoyaaaable….

  3. Je suis bien d’accord avec la maison!

  4. Ceci n’est pas un commentaire. J’exerce mon droit de réponse :
    Je suis arrivé en 1970 au Collège. C’est donc à cette date que j’ai fuit l’Espagne et non en 1976. Je n’étais alors qu’un APPRENTI-tortionnaire. C’est à la Chancellerie que j’ai pu perfectionner mon art.
    Je tiens à en remercier tous les petits cobayes d’Asnières et de Vasselay et rendre un vibrant hommage à ceux qui ont cru en moi, à commencer par mon chef actuel T.P., Tipi dans la clandestinité : Après des débuts prometteurs dans la horde Carliste du Cura Santa Cruz et dans les Requetes Navarrais, Tipi a dû s’exiler en Amérique du Sud où son sens de la torture psychologique a fait merveille dans sa lutte contre le LPCG, Lycéens Paresseux et Contestataires Guatémaltèques.
    Un grand merci à lui pour le regard bienveillant qu’il a porté sur mon oeuvre au Collège.

  5. Excellent ton article !!
    La faite(s) des écoles était une réussite alors ?? Vengeance, vengeance !!

  6. Excellent !

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