Fair Play. (Suite)

« Quand un homme désire tuer un tigre, il a appelle cela sport ; quand un tigre désire le tuer il appelle cela férocité. » George Bernard Shaw.

Et bien oui, des milliers de fans l’attendaient avec impatience, le match de foot profs élèves a bien eu lieu. À 13h00, (heure de Paris) une foule d’élèves considérable était massée devant l’Arena Morbac Stadium de Bourges.

L’équipe des professeurs, t-shirt blanc, arrive au pas de course sous les ovations d’une vingtaine de supporters cantaliens venus dans le Berry pour l’occasion. Nous pénétrons dans l’arène avec la fierté de lions défiant les tribunes hostiles où s’entassent les élèves. Nous sommes neuf en tout, en comptant les profs d’EPS et les Berrichons : Je donnerais leurs noms afin qu’ils restent à jamais dans la mémoire des hommes et que nos successeurs se frappent le poitrail en psalmodiant leurs noms dans 50 générations : Il y a avait Calou, professeur d’EPS charismatique aussi fort et habile qu’un chevreuil, Philippe, professeur d’arts plastiques, qui portait un t-shirt noir comme son âme, Anthony, un autre professeur d’EPS, star improbable de l’équipe de foot locale, Sylvio, surveillant et acolyte d’Antony sur les terrains. Thierry, dont le visage serein cache une insondable cruauté, Julien, représentant de physique chimie surnommé The Acid King par les élèves, Frédéric, prof de techno qui coupe un doigt par jour avec la cisailleuse hydraulique (d’ailleurs aujourd’hui, il en a coupé un… j’ai vu l’ambulance). Enfin, notre dernier joueur mais non des moindres, était un certain Séraphin euh Pierre non Cédric, populaire professeur de danse classique physique chimie… Bref, le gars qui a la salle presque en face de chez moi… celle d’où sortent les élèves en flammes…

Notre équipe a fière allure, nous avons le regard conquérant, vif et les muscles huilés par l’effort comme ceux de gladiateurs intrépides.

Côté élèves, bon, je ne connais pas les noms, de toute façon, ils étaient aussi nombreux que les grenouilles des marécages à la période des amours. Dans l’ensemble ils étaient plutôt petits, l’œil vide et inexpressif comme celui d’un sharpei ou de Johnny Hallyday dans un salon littéraire. L’acné florissant et un air de chiens battus les rendaient plus misérables encore.

1’ Le coup d’envoi est donné par l’arbitre, un élève de 6emeE à qui j’ai promis une bonne appréciation sur son bulletin si lui-même fait une « bonne appréciation » des fautes. Les élèves se ruent sur notre but de façon désordonnée comme des fauves se disputant un bout de viande. Avec brio, nous nous jouons de ces attaques et nous apportons le danger dans le camp d’en face.

2’ Sylvio fait une superbe frappe qui s’envole 3 mètres au-dessus des poteaux. Anthony se précipite sur l’arbitre pour réclamer 3 points « M’enfin, c’est un drop, là ! On a marqué ! » Vous connaissez mon sens de la justice et mon impartialité, je suis allé tempérer mon équipier… « Non, Antony, le drop c’est au Rugby, pas au foot, ne commençons pas à contester les décisions de l’arbitre. D’accord, c’est un élève, mais il n’en demeure pas moins un être humain. » Pendant ces premières minutes, je fournis un gros travail défensif sur le côté gauche, comme au handball, j’attaque, je défends, à droite à gauche au centre. Après 3 minutes, je ressemble à un setter breton qui revient d’une promenade, haletant et tirant la langue pour retrouver mon souffle…

4’ But de Calou, d’un super retourné acrobatique des 9 mètres, la balle s’envole dans la lucarne, le gardien tétanisé n’a pas eu le temps d’esquisser le moindre geste… Bon d’accord, c’était un but de racro, on a bourriné dans le tas et c’est rentré…

Après ce coup de massue, les élèves tentent de repartir à l’attaque mais n’y croient déjà plus. Ils semblent jouer avec la balle comme des chats parkinsoniens qui roulent en s’accrochant à une pelote de laine. Profitant de l’hilarité générale, un élève tire sur Frédéric notre gardien qui détourne sur le poteau.

8’ But du gauche d’Anthony. 2-0. Le gardien adverse est crucifié à bout portant. Si j’avais été en position d’attaquant, j’aurais sans doute raté le but mais le gardien aurait gardé la trace du ballon sur le nez…

15’ But de Thierry au centre, 3-0. Je me rends devant mon fan club : des paysans cantaliens et mes élèves de 6emeF corrompus le matin même et je lance le refrain : « Et 1 et 2 et 3 zéro… » Il eut bizarrement peu de succès dans les tribunes…

20′ Pendant la mi-temps, Calou sort une caisse de Sancerre, la boisson des champions et notre gardien lance la cuisson du cassoulet. Les élèves mangent des barres de céréales et vont boire l’eau croupie des vestiaires, la boisson des perdants. La fanfare de Saint-Flour entre sur le terrain avec une majorette agricultrice qui chante « Et on leur pèlera le jonc, comme au Bailly du Limousin, qu’on a pendu un beau matin avec ses triiiiiipes ! » Le public apprécie moyennement ce folklore.

21’ À la reprise, les élèves profitent d’un moment d’inattention de Fred qui surveillait son cassoulet et propulsent le ballon dans nos filets déserts. 3-1. La joie éclate dans les tribunes. Les élèves frappent du pied avec l’enthousiasme des Corses dans les tribunes de Furiani. Julien se tourne vers moi et me dit : « Bah, laissons-les savourer ce moment de joie… Notre plaisir n’en sera que plus grand quand nous arracherons leurs derniers espoirs comme le petit cœur tout rouge d’un oiseau qui tremble sur sa branche ! »

Nous commençons à sentir la fatigue. Moi, pas trop, car je suis malin… Pour ne pas avoir mal aux jambes, je rampe sur le terrain le long de la ligne de touche en suppliant un des trois remplaçants de prendre ma place. Mais il en faut plus pour terrasser de vieux lions. Tel un fauve qui donne un coup de patte sur un marcassin, Calou décoche un tir fulgurant, détourné par leur gardien, qui s’est trouvé par hasard sur la trajectoire du ballon alors qu’il tentait de fuir.

24’ Le gardien à moins de chance sur une reprise du gauche de Julien. 4-1 pour les professeurs.

28’ Je parviens à me démarquer en attaque, le goal est dans ma ligne de mire, l’émotion m’envahi : où tirer ? Viserais-je les yeux ? Non, le ballon est trop gros, c’est au ping-pong qu’il faut faire ça… La rate ? Le foie ? Je décide de viser le cubitus ! Le gardien et touché par contre le ballon n’est pas rentré au passage. Depuis le début du match, Sylvio se démène comme un tigre gorgé d’ecstasy au centre du terrain. Aucun élève ne parvient à le franchir, il passe à gauche, à droite, esquive les assauts comme un toréador se joue d’un taureau épuisé avant de planter ses banderilles.

35’ Anthony récupère le ballon et crucifie les élèves. 5-1. On entend retentir les pleurs dans les tribunes. La joie s’est tut, l’espoir s’est évanoui… Ils ont compris que toujours la force de la société et des adultes sera là pour écraser leurs pathétiques rébellions d’adolescents boutonneux. C’était le message du jour… Une leçon difficile pour les élèves. Nous les regardions trottiner sur le terrain, patauds et désoeuvrés. Râlant, brisés, livides et morts plus qu’à moitié, ils avaient peur, ils avaient soif… Philippe les regarda avec pitié et me dit « va, donne leur tout de même à boire. » Au moment où je m’approchais des plus atteints avec une gourde, leur attaquant saisit le ballon et fonça vers le but en criant « Caramba ! » (Oui, hum… pour m’aider à faire le récit du match, j’ai demandé au professeur d’espagnol d’en consigner les minutes… Je me demande s’il n’a pas rajouté des conneries…) Bref, le ballon, s’envole vers la lucarne… Frédéric, malgré sa grande taille ne pouvait rien faire car il ajustait l’élastique de sa tong droite. 5-2.

Dans les dernières minutes, les élèves tentent leur va-tout. Certaines équipes font jouer leur gardien en attaque pour gagner un joueur de champ. Les élèves décidèrent de faire rentrer tous leurs remplaçants. Glorieux et hardis, mais pas très malins, nos joueurs ne s’aperçoivent pas immédiatement de la supercherie… Puis quand la déferlante jaune devint incontrôlable, Julien s’émut du nombre d’adversaires en jeu. Le match arrivait à sa fin, l’arbitre fit retentir les trois ultimes coups de sifflet.

Les élèves rejoignirent les vestiaires sans joie où les attendait l’eau glacée de l’infamie. Quelques sixièmes leur lancèrent une poigné de quolibets bien légitimes et ils disparurent couvert de honte dans leurs déguisements de canari qui venaient de passer au mixeur.

Nous regagnâmes nos vestiaires triomphants, la poitrine gonflée d’orgueil et d’une satisfaction légitime. Pour en revenir à cette citation de George Bernard Shaw, je dirais que ce fut un bon match de sport 😉

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~ par L'éphémère du crépuscule sur mardi 12 juin 2007.

7 Réponses to “Fair Play. (Suite)”

  1. Et comme dit Bernard Shaw, ceci ne pourra pas être un bon match de sport quand les grands tapent les petits…

  2. Que de violence!
    Venez regarder mon blog, des zarts et … des zar…

  3. Ne critiquons pas la violence!!! Sans elle le monde serait beaucoup plus triste et ennuyeux…

  4. Je tenais juste à te dire que tu omettais (lâchement !!!) de préciser que cette horde de profs barbares et assoiffés du sang de ces pauvres têtes blondes, avaient en toute illégalité acheté les services d’une future star du PSG, voir même d’Asnières (le transfert étant en cours …) un certain Herbert K dont l’influence, le charisme et surtout la technique (les dribbles chaloupés, les passement de jambes à faire pâlir un Zidane et peut être même un Calou !) ont été déterminant quant au résultat de cette boucherie… euh je veut dire de ce match.

  5. « Future star du PSG »… Je ne suis pas sûr de voir ici un compliment… 😉

  6. Où sont les athées joyeux ?

  7. La plupart de mes collègues sont des athées joyeux… C’est pour ça que tout fout le camp ! Avec des Jésuites irascibles ou des Mormons dépressifs, ils ne feraient pas tant les malins…

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